Mais parfois ils rêvent aussi.
Alors on pense qu'on les déteste un peu moins. C'est pas ça, les grandes personnes, on les déteste pas, on a à détester personne ici ou ailleurs. C'est juste qu'ils nous font peur. Cette histoire, ce "il était une fois" d'un village au bord d'un océan bleu raconte un passage à l'âge adulte de trois amis.
Ou pas. En fait non, ça raconte une absence. Mais bon.
Qu'est ce que c'est être adulte ? Faire peur à ceux qui laissent leurs rêves accrochés en boas de plumes sur leurs fragiles épaules ? Peut être pas. Fermons cette porte d'interrogations.
Découvrons le village. Et Aster.
Le village est une petite bourgade coincée entre la forêt, quelques champs, et bien sûr l'océan bleu, si bleu. Il est dominé par le phare. Le phare dont la lumière s'allume le soir et laisse les habitants dormir en paix. Thomas y veille, ce jeune homme aux yeux gris qui vient d'ailleurs, échoué sur la plage il y quelques années, il est là maintenant, et surveille. On aime et accorde autant de chaleur à la lumière de la nuit qu'au sourire de son gardien, un sourire merveilleux. Thomas sait tout mais ne dit rien. Ses rêves lui montrent des choses qu'il ne veut avouer. Le garçon blond aux multiples piercings se cache derrière un sourire doux et triste. Si paisible, son regard gris est le sommeil d'hiver. Il descend de ses nuages colorés pour aller renseigner le Conseil, aller acheter de quoi se nourrir, aller voir Lilian et Aster, sourire encore.
Aster qui est si jolie, si banale, Aster dont les yeux clairs brillent d'Ennui et d'Amour. Un Ennui de la vie, un Ennui d'enfant, un Ennui qui demande toujours plus, comment ça va être après, ne me laisse pas deviner, laisse moi vivre, laisse moi t'aimer Lilian... Lilian, un ami, un amant, un guerrier.
Lilian doit protéger le village, il obéit aux ordres du Conseil. Une marionnette qui fait sa vie prés de la fille qu'il pense aimer pour au moins toutes ses vies, de son meilleur ami, qui comme un voile de fumée est là à rire doucement avec eux et le moment d'après en haut du phare à sonner la cloche d'alarme des Pirates.
Les Pirates habitent de l'autre coté de l'océan bleu, si bleu.
N'en parlons pas. N'ayons pas peur, pas maintenant. L'angoisse monte et coule rarement au fond des eaux. Les méchancetés du monde sont là à flotter autour de nous, écartons-les, faisons semblant d'oublier l'espace d'un instant, faisons semblant d'oublier tout le reste. Gardons les bonheurs et les joies. Même si c'est pour de faux ?
Mais les Pirates sont quand même là, venus un jour de pluie de l'autre coté de la mer calme, prêts à attaquer le village qui courbe le dos sous leur joug depuis tant d'années.
Les Anciens n'ont pas l'argent que demandent pour la paix les grands brigands colorés et fiers. Le village est trop pauvre, trop éloigné de probables alliés. Les guerriers tournent en rond, tête au ciel, regard au phare. Ils sont peu nombreux mais efficaces, par le passé, ils ont repoussé déjà les deux dernières grandes attaques. Les pirates ne peuvent plus se laisser faire, si leurs demandes ne sont pas exaucées, leur nombre augmentera et leur pitié disparaîtra. Le village ne deviendrai que cité fantôme.
Mais les Anciens ont les légendes. Ces légendes sont leur univers fantastique qui frôle le quotidien par le battement d'ailes d'un papillon. Altaïr... Ta fleur maudite nous sauverai, Thomas l'a rêvé.
Et le garçon du phare rêve, rêve, rêve encore, cherche dans ses mondes oniriques la meilleure solution. Et par ses rêves trouve enfin cette solution.
Les Anciens appellent Lilian, le guerrier.
« Les légendes sont vraies. Lilian, tu partira chercher la fleur maudite d'Altaïr. Nous espérons.»
Et Lilian va partir.
Une larme roule sur la joue d'Aster et va mourir dans son sourire. Et son sourire s'efface au contact des lèvres de l'amant.
« C'est une quête inutile, tu sais ? Je pars chercher une chimère, mais Thomas, les autres, le village... Oh, toi.»
« Lilian, laisse moi t'aimer...»
L'étreinte d'une nuit est parfois celle d'une vie. Lilian n'est pas parti, ne veux pas partir. Il fredonne doucement une berceuse, comme pour lui. Les notes maladroites semblent jalousement gardées comme hésitées à être partagées, mais la mélodie est murmure d'amour et cadeau offert à l'aimée. Il glisse ses doigts dans les cheveux aux odeurs de miel d'Aster, embrasse son épaule chaude. L'aube sera bientôt là.
« Une fleur.» dit-il d'une voix un peu rauque, prête à se briser.
« Je t'attendrais ici, longtemps. Une jolie fleur ? »
Il rend son sourire à la jeune fille innocente et sa voix reprend l'assurance de l'homme à qui on a confié la mission de sa vie.
« Blanche et pure comme de la neige le matin qui luit sous les rayons du soleil, la nuit l'habille d'ocre, de lueurs orangées et vermeilles. Altaïr attend une année et chaque matin, de son chagrin sanglant naissent trois perles de rubis sur chacun de ses pétales. Une fine poussière d'or se dégage de son coeur, poison précieux. Une année. Pas un jour de plus. L'attente désespéré de l'étoile rouge est maudite, la fleur se referme et le chagrin s'évapore dans la brume."
Au réveil, sa place dans le lit est froide. Aster, les yeux entrouverts, regarde cet espace vide sans émotion. Le manque s'infiltre doucement dans sa gorge, contaminera bientôt tout son être, et son coeur peut-être.
Lilian est parti chercher Altaïr. Et le temps ne compte pas.
On vit sans lui, sachant qu'il reviendra bientôt. Bientôt c'est dans deux jours, deux semaines ou deux mois. Peu importe, il reviendra toujours. Et quand il revient, c'est rires et sourires. Tout comme avant, rien n'a changé. Puis il repart chercher Altaïr. Et on attend.
Lilian avance seul. Il voit le monde différemment maintenant. Par ses voyages, il apprend plus que tout autre habitant du village. Le Village, cet endroit n'a plus d'attrait pour lui maintenant, il veut savoir, découvrir, s'enivrer d'ailleurs. Cet ailleurs dont ni lui ni personne là-bas ne soupçonnait l'existence, ou vaguement sans doute. Tout ce qui n'était pas le village n'était pas important. Thomas connait l'ailleurs, peut être est ce pour cela que Lilian a été choisi pour cette mission. Par son meilleur ami, Thomas savait que cette quête d'une fleur était inutile mais que ces nouveaux paysages l'ensorcelleraient. Au point de ne plus vouloir retourner là-bas et de se détacher de tout ça.
Mais il y a Aster.
Alors comme un papillon attiré par la lumière, il finit toujours par revenir vers cet endroit qui l'a vu naître et grandir, cette illusion de vie, cette prison dorée. Toujours, toujours il reviendra vers cet amour qui vaut bien tout ces ailleurs, oh ! et tellement plus encore ! Vers Aster qui est sa vie.
Mais le temps passe au village. Aster soupire, le manque est là. Elle jette un regard vers le ciel et sait soudainement où aller.
Le phare est un endroit magique. Les gens y montent rarement. Trop longue montée, marches si hautes, c'est une plongée dans les ténèbres. Le premier pas est un adieu au Soleil et le dernier accueille la lumière. Cet instant passé, on se remémore l'ascension dans le noir lente et douloureuse et on prend tout à coup conscience de s'être introduit dans un endroit où l'on n'aurait jamais dû entrer. Chaque espace, chaque objet, chaque chose de cette pièce unique, baignée de lumière, aussi ronde, colorée et fragile qu'une bulle de savon, tout là évoque le gardien du phare. C'est une intimité des plus secrètes violée par le regard de l'inconnu.
Aster est sur le seuil, figée. Le malaise de l'intrusion déforme les coins de sa bouche rouge. Les sons déchirants de l'harmonica s'arrêtent. Silence tendu. Et Thomas pose l'instrument se lève de la montagne de coussins multicolores qui constituent le sol et s'approche doucement et vient prendre la main de la fille aux yeux clairs.
"Entre."
Il sourit, il apaise. La confiance s'instaure et Aster suit son ami sans hésitation vers les coussins verts, jaunes, oranges. Allongés dans un semblant de hamac, ils regardent l'océan bleu, si bleu, infini. Elle aimerait lui poser tant de questions sur lui, il voudrait lui raconter tant de sa vie. Ils laissent planer leurs pensées et leurs interrogations dans le silence, une autre fois peut-être. Elle reviendra, tout deux le savent. Mêmes amis, seule la pensée de Lilian les enveloppe avec force et les unit plus intensément que tout.
Lilian a vu des plaines et des forêts, des déserts et parfois, d'autres petits villages éparpillés, comme semés au gré du vent, des hameaux différents de par leurs habitants ou leur coutumes. Il avance maintenant et sourit tranquille. Il sait qu'il va trouver Altaïr bientôt. A sa dernière venue au village, Thomas lui a raconté la légende quand ils regardaient l'océan bleu, si bleu. C'était différent de cette autre fois où les Anciens lui avaient dit ce qu'il devait savoir de la fleur. Cette fleur de vie et de mort, les légendes et ce lien effacé mais si solide encore. Il a toujours cru partir en quête d'un mensonge indicible, il a souvent cru chercher quelque chose qu'il ne pourrait jamais atteindre. Des dizaines et des dizaines de fois il a vu des fleurs. Blanches, rosées, orangées. Jamais il n'avait trouvé Altaïr. Pourtant il avait passé tant de nuits à la belle étoile, recherchant un quelconque changement dans les teintes pâles, pour découvrir enfin les perles de rubis que promettaient la légende. Cette légende de sang.
C'était il y a bien longtemps, quelque part, on ne sait plus vraiment où, le sol bouge et protège ses secrets, il y a si longtemps vivait un homme, un alchimiste. Altaïr. Grand, beau et brun, le regard franc, et le sourire doux, il était apprécié de tous et connu aux alentours pour ses élixirs. L'Alchimiste travaillait avec les plantes, les herbes le fascinaient et les fleurs l'enchantaient. Depuis déjà quelques années, en plus de ses travaux de remèdes ou poisons à base de plantes, son but personnel était de créer la fleur parfaite, la fleur à l'image de sa bien-aimée. Elle était jolie et attentionnée, ils formaient un beau couple, si l'on peut se permettre de juger cela. Cependant il arrive que parfois, l'amour qui est là, et non celui qui s'en va, commence à ronger une relation. Cette femme qu'il aimait vivait au présent et l'aimait en retour, simplement. Elle n'avait pas d'autre attente que l'amour d'Altaïr. Elle ne comprenait pas l'obsession de la fleur de coeur. Altaïr se faisait lentement dévorer par ses recherches, ses tentatives vaines, cette quête impossible de représenter son amour.
Et un matin, dans leur village, un cri. Un cri d'incompréhension mêlé à une douleur inconsolable. Elle n'était plus ici, cette amante de ses jours et de ses nuits. Altaïr était désormais seul, sans fleur pour lui rappeler la douceur de ces beaux jours. Longtemps il la chercha, les yeux avides de l'étincelle de vie qu'il désirait plus que tout, il l'attendait jour après jour. Le soleil le regardait, assis sur son banc, patient. La lune l'espionnait devenir fou devant les pousses de fleurs imparfaites. Il ne se lassait jamais, chaque jour créait la même espérance gâchée et chaque nuit la même fièvre destructrice qui devait faire naître la fleur d'amour.
Et puis, un an a passé.
Et Altaïr est parti un matin avec l'aube, laissant quelques traces dans la neige luisant au soleil. Au village, on savait qu'il ne reviendrait pas. Quelques habitants sont allés voir sa maison. Envahie de fleurs. Rien que d'une même et unique fleur, sublime. Sous la forme d'une étoile, sa blancheur pure éblouissait mais les lueurs orangées adoucissaient les perles de sang qui gouttaient à ses pétales. Les hommes qui se trouvaient là s'avancèrent dans ce lieu enchanté, découvrirent en plein milieu de l'ancienne chambre un monticule où les fleurs d'étoiles rouges s'étaient accumulées, comme si ce point là était leur début et leur fin. Intrigués, ils creusèrent la grosse motte de terre malgré les fleurs qui la protégeait. Ils arrivèrent à quelque chose de dur, on déterra tout. Devant le trésor révélé, les gens hochèrent la tête, un peu déstabilisés, oui, des ossements de femme, c'est vrai, il l'aimait un peu trop ce garçon, mais sa fleur, il a finalement réussi à la créer, oh ! il était un peu fou l'Altaïr.
Lilian passe sa main dans ses cheveux, les yeux rêveurs, il n'entend presque pas ses pas sur les feuilles, dans la terre de la forêt. Il songe à la légende. Son allure tranquille et confiante l'emmène à l'orée d'une clairière jalousement gardée par un rideau de lierre. Il écarte doucement le feuillage et découvre dans ce lieu fermé, baigné par la lumière des derniers rayons du soleil, un sol tapissé de fleurs à sept pétales d'une blancheur aussi pure que la neige au lever du jour. Comme fatigué, il va s'adosser à un arbre, recouvre le bas de son visage d'un mouchoir et ferme les yeux, dort.
Le réveil est bien plus beau qu'il n'aurait jamais pu l'imaginer. La lune éclaire les fleurs dorées de poison, vermeilles des pierres précieuses. Lilian sourit.
Ah ! Altaïr est enfin là.
Noir puis couleurs éclatantes. Le sourire triste de Thomas, ses yeux gris qui l'attendaient. Elle s'avance, sûre d'elle, et se couche dans les coussins oranges et rouges aux parfums épicés. Comme à leur habitude, ils ne parlent pas, ils regardent la mer. Et comme ça, ils arrivent à se sentir bien. Les mots auraient pu étroitement les lier mais ils n'auraient eu qu'un sujet de conversation, Thomas n'est pas le genre à parler de lui même sauf de ses visions aux Anciens et Aster le laisse couver ses secrets. Pourtant aujourd'hui le vent est fort, le temps s'assombrit.
Alors, aujourd'hui, Aster tourne ses yeux clairs vers le garçon qui sait déjà ses interrogations, et d'une voix basse mais claire, elle lui demande enfin :
"Pourquoi Altaïr ?"
Il la regarde un instant et son sourire s'efface lentement, finit son histoire, celle qu'il n'a jamais racontée.
"Quand il est venu me voir ici, avant son départ, on a regardé l'océan bleu, si bleu tout l'après midi en parlant de tout et de n'importe quoi qui ne soit pas nous. Aux derniers rayons du soleil, sa question a pourtant été : "Tu m'as rêvé mourir ?" Ce à quoi, sans réfléchir, j'ai aussitôt répondu "Mais Lilian, que tu ailles ou non chercher Altaïr, d'autres vont mourir." Il avait baissé la tête comme coupable et nous sommes restés l'un devant l'autre, immobiles, silencieux. Longtemps après il a enfin relevé les yeux. Il m'a sourit d'un sourire qui n'exprimait aucune émotion, qui disait simplement "Je sais tant de toi." Mais Lilian, ce qu'il ne savait pas, c'est que c'est seulement dans ce rêve-là, ce rêve d'une étoile rouge, que je ne te voyais pas mourir..."
Et Aster savait que le dernier tutoiement, sur lequel la voix du garçon aux piercings s'était brisée, ne lui était pas destiné. Aster savait aussi que le tenir dans ses bras n'apaiserait pas la violence des sanglots qui le secouait ni même le chagrin si douloureux que ses traits ne voulaient pas laisser voir. Pauvre garçon, tu n'es décidément pas fait pour ce pays. Les minutes passèrent, les pleurs désespérés du jeune homme blond ne se calmaient pas.
Soudain, le silence.
"Aster..." Il murmura son nom si bas qu'elle pensa avoir entendu le vent, mais c'était la voix de Thomas et dans la bulle de Thomas. Elle baissa aussitôt l'oreille pour capter le moindre de ses mots. La voix du jeune homme se voulu calme mais éclata d'affolement : "Ils arrivent."
Après la folle descente des marches du phare, Aster resta quelques instants interdite, ils étaient déjà là, les brigands éclatants de couleurs. Tellement plus nombreux qu'avant, les pirates scintillaient comme la mer au soleil, les feux qu'ils venaient d'allumer caressaient leurs bijoux et leurs armes acérées. Ils étaient comme un violent chant d'amour pour le soleil et la liberté. Sauvages et fascinants. Incontrôlables.
La fille aux yeux clairs jeta un regard au haut de la tour et vit l'ombre de Thomas derrière la verrière au milieu de tâches multicolores. L'instant d'après, elle était plus calme que jamais, elle sourit. Elle s'avança, un peu hésitante, un peu perdue, trébucha sur un sabre d'ennemi abandonné et, remarquant des filles parmi les attaquants, hocha les épaules pour elle-même. Et, sans un coup d'oeil en arrière, ses pas la guidèrent vers le centre du village, les bruits, les cris d'agonie.
La chaleur avait du griller les insectes.
Ce fut sa première pensée. Il était là, à l'orée de la forêt et regardait, droit devant lui. Tout était en flammes, au loin, on apercevait des ombres qui se battaient, le cliquetis des armes qui s'entrechoquent. Il observait le paysage, ébahi, incapable d'une réaction autre que l'immobilité même. L'horreur grandissait dans ses yeux, la rage y brûlait et cachait presque la douleur aiguë qui le clouait sur place. Impuissant. Il ne pouvait juste rien y faire. Impuissant. Il n'aura jamais dû quitter le village pour trouver ces fleurs. Malgré les rêves de Thomas, ou les merveilles d'ailleurs, malgré les perles de rubis qui bondaient son sac, jamais. Il n'y avait plus de fleurs dans le village. Maintenant le vent amenait une odeur de brûlé dans sa direction, on sentait aussi l'amer goût des corps carbonisés. Mais les fleurs repousseront. Un jour ou l'autre, la nature gagne. Pourquoi ? Pourquoi !
Tout était en feu.
Aster.
Il empoigna son arme et se mit à courir vers le village.
Aster déambulait, évitant les gens blessés, ceux qui couraient, ceux qui pleuraient. Elle regardait droit devant elle, sans un coup d'oeil pour les cadavres de ses amis ou des Pirates, ils la détourneraient probablement de son but. Elle tenait le sabre d'une main ferme, prête à en faire usage, elle savait qu'elle avait déjà tué une ou deux personnes, ou les avait mis à terre du moins. Elle était tachetée de sang, le sien, celui d'autres personnes, le carnage n'engourdissaient pas encore ses membres.
Son regard clair se tournait parfois vers le phare, une lueur folle dans le fond des yeux, et l'instant d'après, elle recadrait ses pas. Elle arriva sur la place du centre du village, se plaça aux cotés de la fontaine. La jeune fille soupira et serra les dents retenant les cris d'horreur et de douleur, oubliant le sillon de sang qui découlait d'une estafilade au niveau de sa hanche. Sabre en main, elle baissa les épaules et releva le menton. Aster l'attendait donc.
La douleur la transperça. Elle sentait la lame glaciale qui traversait son omoplate, son épaule était en feu. Par réflexe, son visage se tourna vers l'agresseur coloré, arme levée. Elle n'eut pas un instant d'hésitation et le sabre d'Aster s'enfonça prés du nombril de cette pirate dont les yeux étonnés se figèrent et dont le sourire se déforma en un rictus menaçant qui transforma son visage tatoué un masque haineux.
Aster, le souffle court, retira avec difficulté son sabre du ventre de cette femme habillé de jaune et de vert vif dont les poignets et les chevilles étaient encerclés de breloques de cuivre et de perles. Charmes de pirates. La douleur l'élançait mais ne la détournait pas de ce que devait faire, attendre.
"Zora !"
Thomas était en haut du phare. Les larmes roulaient sur ses joues, lui embrumaient la vue. Les deux mains posées sur la verrière il ne pouvait détacher son regard des ombres qui se mêlaient avec violence en bas, loin de lui, de son monde. Le Ciel aussi pleurait.
"Dégage, ce serait dommage de t'abîmer un peu plus."
Le Pirate avait un air menaçant, une expression de tristesse passa sur son visage alors qu'il jetait un coup d'oeil au cadavre qui gisait à ses pieds. Il serra son pistolet, les cheveux hérissés sur la nuque.
"Zora. C'était ma soeur."
Aster était silencieuse, elle attendait.
Les batailles semblaient s'être tues autour d'eux. Les hurlements retentissaient moins forts, les douleurs de la jeune fille à la hanche et à l'épaule s'apaisaient. L'homme farouche en bleu et jaune et rouge de sangs regardait intensément Aster.
"Je suis Kray. Viens avec moi, quel est ton nom ?"
Elle sourit, sereine, et secoua sa tête, sans un mot. Elle ne voulait pas bouger. Elle ne le pouvait pas.
C'était plus fort. C'était le besoin de rester ici.
Un besoin qu'on lisait dans ses yeux clairs mais qu'on ne pouvait pas décrypter. Une lueur qu'on apercevait mais qu'on ne pouvait atteindre, qu'on ne pourrait jamais atteindre. On n'est pas Lilian.
Kray toisait cette femme aux cheveux tâchés de sang, elle l'intriguait, l'énervait, une sorte de fascination déjà gâtée naissait dans son âme, une fascination qu'il devait comprendre ou annihiler.
« Toi, tu préfères mourir que de te rendre ? »
« C'est différent. »
Et c'était tellement sincère que c'en était incompréhensible. Le pirate caressa tendrement l'arête de la mâchoire d'Aster plongeant son regard dur dans ces deux yeux clairs. Ces yeux différents qui renfermaient et en même temps libéraient tout les sentiments. Tous.
Ses doigts appuyèrent sur la détente, comme ça.
On n'entendait plus rien. Le détonement inaudible, la fureur du massacre, le feu crépitant, le vent doux glissant sur toutes ces horreurs. Rien qu'un regard éternel entre Aster et Kray.
« Lilian... »
Elle tomba à genoux, un trou dans la poitrine. Le jeune homme plein de couleurs laissa retomber son bras sans énergie, regardant la jeune fille, hébété.
Oh ?! Il l'avait tuée ? Ainsi va la vie.
Kray ne sentit pas le coup de Lilian. Il l'entendit juste murmurer le nom de cette fille dont les yeux clairs s'étaient fermés.
Elle a un nom d'étoile.
Il repensa aux nuits en mer, sur les grands bateaux qui sentaient bon le bois, le rhum et la poudre à canon. Ces nuits calmes bercées par les vagues où, allongé par terre il avait les yeux rivés vers le Ciel. Les plus beaux souvenirs d'étoiles.
Lilian.
Tu peux être ce que tu veux, ton essence reste la même. La mienne aussi, hein ? Oui.
Je chante encore cette berceuse de mon enfance que je t'ai apprise. Elle me rend un peu triste, mais elle est si jolie, n'est ce pas ? Oh...
Je suis parti sans me retourner. J'ai tout abandonné. Mes joies, mes peines, ce village et ma bulle prés du Ciel. Tant. Je retourne près de l'océan bleu, si bleu. J'ai tellement abandonné. Tout. Et Lilian et son chagrin qui le dévore, son amour perdu qui le dévore, lui ronge les os. Lilian et sa quête vers laquelle mes rêves l'ont poussé, cette quête inutile et perdue l'instant où Aster lui a murmuré son nom pour la dernière fois. Lilian aveuglé d'une douleur insurmontable. Lilian qui rit, qui dort, qui joue, qui grogne, qui travaille, qui l'aimait, qui rit, qui pleure, qui erre sans fin, qui ne rira plus. Lilian qui maintenant s'en fout de tout, de moi. Lilian, l'ami qui ne me voit pas partir de ce village détruit. Tant pis. Je m'en vais rejoindre mes frères. C'était bien avec toi, Lilian. Oui, je pars. Oui, je chante si doucement que tu ne m'entends plus. Adieu.
Mais Lilian, malgré mon sang et mes rêves, je reviendrais, pour toi.






